"La valise ou le cercueil": un aller-retour dans la memoire des Pieds-Noirs more

Revue Diasporas: histoire et sociétés 12 (octobre 2008): 199-207.

«La valise oulecercueil* un aller-retour dans la memoire des Pieds-Noirs eviewl.com: 2007. http:// ew1.free.fr/cest_leur__vie/cest tur_vie.html. Qans le documentaire C'est leurvie, realise par Kahina Aid, la narratrice cite une phrase cle, repetee par des milliers de Pieds-Noirs depuis leur exode: «Pour les Europeens et les Juifs-Algeriens, c'est le moment de choisir: la valise ou le cercueil'». Les Pieds-Noirs, qui ont recu leur nom lors de leur exode d'Algerie pendant et apres la guerre d'lndependance de 1954 a 1962, ont estime que leur choix n'en etait pas un puisqu'ils devaient soit quitter leur pays, soit rester et mourir. Dans ce court-metrage d'environ neuf minutes, Danielle Cohen, une actrice pied-noire, le repete, « On m'a dit que c'etait la valise ou le cercueil». Les images qui accompagnent ces paroles sont celles de Pieds-Noirs au seuil de leur separation d'avec la terre algerienne, en train de charger leurs voitures avec leurs biens precieux. Les images de valises entassees sur les ports rappellent au spec- tateur que c'etait deja un luxe de pouvoir partir et empor- ter avec soi quelques objets. Pendant ce depart qui, pour la plupart d'entre eux, fut tres brusque, les Pieds-Noirs essayaient de tout absorber avec leurs yeux pour la derniere fois, de remplir leur valise mentale. C'est leurvie montre des images qui, a force d'etre reproduites, sont devenues com- munes au souvenir des Pieds-Noirs. Dans leur litterature, leur art, et meme leurs sites Web, les Pieds-Noirs se raccro- chent a leur valise commune, leur coffre a souvenirs, la seule connexion qui leur reste avec I'Algerie apres leur arri- vee en France. Et a force d'etre ressassees pendant qua- 18SH ■ « la valise ou I e e • r c ■ • 11 » rante-cinq ans d'exode, ces images sont devenues une memoire collective. Bien que I'exode des Francais d'Algerie ait eu une influence primordiale sur leur identite, la separation d'avec leur terre est devenue encore plus definitive pendant la guerre civile en Algerie de 1989 a 1999. A cause de la violence et du danger pour its Europeens pendant cette epoque, les Pieds- Noirs n'ont pas pu retoumer dans leur patrie, et beaucoup d'entre eux ont cru qulls seraient amputes a jamais de leur pays nataL Mais, depuis 2006, le choix de la valise ou du cercueil se presente a nouveau. Ce peuple en voie de disparition organise des pelerinages en Algerie. Les interesses s'y rendent, armes de cameras et appareils numeriques, avec leurs amis d'enfance et leurs petits-enfants pour de courts sejours pendant lesquels ils essaient de retrouver leurs racines et de se rattacher a leurs souvenirs. Ils y rapportent leurs valises qui ont ete longtemps touchees, palpees, fouillees et sondees, et toujours glo- rifiees comme les reliques qu'elles sont devenues. Les Pieds-Noirs esperent que ces symboles de leurs souvenirs y seront rac- commodes, ils cherchent a recouvrer leur souvenir du passe, et meme a se rattacher a leur terre, avant de mourir. Cet article exa- mines I'importance de la valise, la maniere dont elle est representee dans leurs temoi- gnages, leurs films, leurs sites Internet et leur litterature, dans les allers-retours entre le present et le passe perdu. Ce coffre-fort de la memoire leur a permis jusqu'alors de conserver leur histoire, et maintenant, durant ces pelerinages, il leur sert de recep- tacle pour ramener leurs memoires renouve- lees sur le territoire francais. Le film documentaire recent Les Pieds- Noirs: Histoires d'une blessure2 qui essaie d'expliquer ce qu'a ete le peuple pied-noir, commence, done, d'une maniere tres appro- priee. L'image d'une valise est superposee au metrage d'une famille pied-noire lors de ses derniers moments en Algerie pendant I'ete 1962. Le narrateur explique: « Cest une vieille bobine de film 8 mm, enfrx e :;-s une malle que toute la famiMe voutart crore -s'.z : i.oe-t E cs =cr: ~t._o.-s pre- sses r; ~i-t z.and on essaie de les ouvrir, on decouwe que ces memoires sont toujours pr;;-es ;e la sur- face et intactes. La blessure est profonde et toujours a vrf. L'importance de la valise pour les Fran- cais d'Algerie precede la creation de leur identite en tant que « Pieds-Noirs: ». Dans Les Pieds-Noirs: Histoires d'une blessure, les Pieds-Noirs reconnaissent l'importance de leur heritage venu d'ailleurs. De meme, la deuxieme partie du livre de photographies documentaire de Marie Cardinal, Les Pieds- Noirs, commence avec une explication des origines diverses: « Par milliers, ils avaient debarque des bateaux: agriculteurs ruines, ouvriers au chomage, exiles et deport.es politiques, aventuriers de tous horizons, tentes par I'offre d'une "propriete" qui leur permettrait de vivre, sinon de faire fortune4». Les Francais d'Algerie sont venus de beaucoup de pays d'Europe, et pas seule- ment de France. En fait, une majorite de la population avait des origines espagnoles. Par exemple, a Oran en 1911, il y avait 95000 habitants d'origine francaise, 92000 citoyens naturalises d'origine espagnole, et 93 000 citoyens d'Espagne qui vivaient comme etrangers en Algerie5. II y avait aussi, entre autres, des Maltais, des Italiens et des Corses, sans oublier les Juifs d'Alge- rie. Chaque immigrant, peu importe la vague d'immigration ou le pays d'origine, r a s 1 2 amy 1. n u b b e 11 ■ ■ - i" ,z tr A gerie avec une « valise »symbolique de son ■f■ :izz. Ce qu'il a pu apporter dans ce nouveau pays est so-vent devenu sacre. Surtout pour les families venant de r'ance, les objets preeieux (et meme les souvenirs ou his- toires) de «la-bas • ont ete transmis de generation en gene- ration pour souder I'attache a la mere patrie. Avec le temps, la connexion avec la France sacree est revenue de plus en plus elastique. Comme le dit Marie Car- : - = dans son recit de voyage Au pays de mes racines,«Seuls i-erues objets, quelques meubles embrillantes par I'age, -: -s sauvages que ceux de I'artisanat local, temoignaient : autre passe, d'un avant, et pouvaient jeter le doute sur i-riennete de la propriete familiale et privee de cette cam- ;a;ie;». Pour Cardinal, la France n'etait pas le lieu sacre de sa ~ere, mais autre chose:«II s'agissait d'une restriction [...], -~t :°apelle abandonnee, un lieu sacre lointain: la France, e-s:ee mais veneree, flottait en preeieux filigranes d'or dans es "tTiblotements de la chaleur algerienne7». Pendant qu'ils .-- ent en Algerie, la France representait« I'ailleurs » - un :: de repere et un pays qui etait symboliquement le leur. •^ces leur arrivee en France, en revanche, e'etait I'Algerie qui -f:-esenterait dorenavant « I'ailleurs » inaccessible mais iai't. Cet ailleurs insaisissable est devenu aussi une partie de tm :entite en tant que Pieds-Noirs. Pour la plupart des z-3'cais d'Algerie (autant pour les Francais de souche que :cr les Francais naturalises), ce passe ailleurs a eventuelle- ~ert disparu quand ils se sont fermement etablis dans leur ^veau pays. Pour les families comme celle de Cardinal qui a ,ecu en Algerie pendant environ cent ans avant I'exode, Algerie etait ■ chez eux », alors que la France representait la rjatrie symbolique. (Comme les Pieds-Noirs le disent, ■ I'Alge- rie e'etait la France ».) Cette identite « bicephale5 ■ s'est gra- vement compliquee lors de I'exode definitif en France. Les origines du slogan « la valise ou le cercueil » sont aussi confuses que I'origine du nom des « Pieds-Noirs », et tout comme I'importance de la valise precede I'exode, le slogan a egalement surgi bien avant le depart. Beaucoup I'attribuent a I'Organisation de I'Armee Secrete (OAS) a la fin de la guerre, alors que d'autres le rattachent au Front de Liberation Nationale (FLN) pendant la guerre. Dans un mes- sage recu par I'auteur, un Pied-Noir d'Alger explique: A I'origine, e'est le FLN quia trouve et utilise la formule. Ils vou- iaient I'independance, mais pas avee les Pieds-Noirs qui etaient 2. Les Pieds-Noirs: Histoires d'une blessure, DVD, realise par Gilles Perez (2006; France: Treize au Sud, France 3, 2007). 3. L'invention du nom "Pied-Noir" est le sujet de multiple mythes. Le plus connu est que les indigenes d'Algerie ont donne ce nom aux militaires coloniaux pendant la conquete a cause de leurs bottes noires. Dans Les Pieds-Noirs Cardi- nal explique, «Notre Histoire com- mence par sa fin. Nous n'avons ete pieds-noirs qu'au moment de partir. [...] En verite ce sont les Francais de France qui nous ont donne ce nom. Au debut nous avons pris ca pour une insulte ou une moquerie. [...] Et puis nous nous y sommes faits. Per- sonnellement je suis fiere d'etre une Pied-Noir» (Paris: Belfond, 1988, p. 80). Pour d'autres versions de I'histoire, voir«Pour en finir avec les Pieds-Noirs I» de Guy Perville. h ttp://guy.perville. free, fr/spip/article .php3?id_article = 34. 11 avril 2005. 4. Les Pieds-noirs, op. cit, p. 89. 5. D'apres Benjamin Stora dans His- toire de I'Algerie coloniale (1830- 1954), les premiers Francais d'Algerie etaient un melange de paysans, d'exiles et de communards, qui deviendraient eventuellement des proprietaires (Paris: La Decou- verte, 1991, p. 31). 6. Paris: Grasset, 1980, p. 13. 7. Ibid., a. 13-4. 8. Ibid, p. 17. f 81 ■ ■ It valise ei ie esrcutfl ■ I'incarnation vivante de la colonisation. Le MNA9, lui, avait une vision des choses plus adoucie et plus tolerante. [...] Plus recem- ment, I'Histoire a ete "arrangee"... Certains ne doutent de rien et attribuent cette for- mule a I'OAS. En effet, lorsque I'exode a commence en mai 62, I'OAS, pendant quelque temps, a essaye de dissuader les PN de quitter I'Algerie. [...] Mais I'OAS n'a jamais ete a I'origine de cette expression'0. Selon I'historien Maurice Faivre, en revanche, le slogan est apparu dans un tract de 1946 a Constantine, «emanant du eou- rant populiste des nationalistes les plus radicaux, dont I'un des representants, Ben Tobbal, exigeait le rejet des Europeens, a I'exception des juifs"». Jean-Pierre Barto- lini, editeur de la revue electronique La Sey- bouse, voit a I'origine de ce slogan differentes sources: la guerre civile en Espagne, les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, ou encore les Russes qui «chasses par la revolution bolchevique avaient eu aussi ce choix, "La Valise ou Le Cercueil12"». Selon Bartolini, la phrase a ete prononcee pour la premiere fois en Algerie pendant les emeutes de Setif du 8 mai 194513. L'historien Jean Monneret I'impute au Parti du Peuple Algerien (PPA), le parti nationaliste algerien fonde et dirige par Messali Hadj, pendant I'automne 1946 contre les Pieds-Noirs'4. Monneret ajoute que le PPA « ne voulait pas que les Musul- mans prennent part aux elections » et ils les ont done boycottees. Le slogan est apparu en Kabylie et«visait les Musulmans franco- philes, les fonctionnaires [et] les candi- dats15 ». En 1946, le slogan apparaTt deja dans le titre du livre de I'ecrivain Paul Reboux, Notre (?) Afrique du Nord: Algerie, Tunisie, Maroc... la valise ou le cercueil'6! Quand la guerre d'independance d'Alge- rie a eclate en 1954, ce slogan est revenu en force. Dans un art: e;/ i~r e: le nationalisme en Age-t :t-t 3a ssat I'attribue au FLN en cc-s:a:a": ; _t :-. zt'- nier« lance, le 20 aout '5EE .-f :~Vs r sanglante dont les effets se 'tz-t■;.zt*- e~ nouvelles de violence; :es ~~~i:z's deformees sur les "emeutes :e li. i: =-ca qui suivent font surgir e scerrt :e a valise et du cercueil"". Tana's :.t a: .:ar: des Pieds-Noirs interviewes pc-' ret article contestent I'attribution du s::a- a i'OAS, l'historien Charles Ageron propose une tout autre analyse. Selon lui, I'OAS a fa : plus que saboter les accorcs ; E. an. El le provoqua la panique des Europeens qui, redoutant de previsibles repress' es, quit- terent par centaines de milliers !eur pays natal. L'OAS avait explique aux Francais les garanties d'Evian par cette formule: "Trois ans pour choisir entre la valise et le cercueil, voila le resultat de trois ans de politique gaulliste". Serait-il inexact de repondre que I'OAS reussit quant a elle a les contraindre a I'exil dans les trois mois qui suivirent le cessez-le-feu'8? Pendant la guerre, la phrase a provoque la terreur chez ceux que visait la violence. Dans la partie du film Les Pieds-Noirs intitu- le «Les annees romantiques», une femme raconte son experience au debut de la guerre: «Je descends a ma boTte aux lettres et, puis alors, je vois "La valise ou le cercueil, Garatifi. Ton mari est policier francais'9"». Monneret confirme: «Selon certains temoi- gnages, ce slogan fut peint au goudron tres visiblement dans le Port d'Alger. II eta it des- tine cette fois a I'ensemble des Pieds-Noirs. Les interesses y virent naturellement une menace. Ceci marqua les esprits20». Dans la deuxieme partie du film, intitulee «Les annees dramatiques», un homme interviewe raconte la rafle des Francais et le massacre a ■diasptris 12 amy I. h u b b • II ■ < _5 prefecture nous dit, "II faut partir, ou on -ticz pas de vous." Et que sur tous les murs, on wit la,« La valise ou le cercueil". Alors a ce moment la... La valise et le cercueil. [...] J'ai dit maintenant, la volonte de dieu, on part. On verra bien2'.» Cette der- niere citation est significative si Ton s'avise de la transformation du slogan:« La valise ou le cercueil» est devenu « La valise er le cercueil». Le choix de par- : • :u mourir n'en etait pas un et, de plus, meme le :ecart n'offrait pas de salut aux Francais d'Algerie. la plupart, partir voulait aussi dire mourir. La . i se, en fait, egalait le cercueil. _a plupart de ceux qui ont quitte I'Algerie n'ont eu z.z res peu de temps pour trier tout ce qui a I la it bien- ::: ^presenter leur passe. Dans Les Pieds-Noirs, la :s~era s'arrete sur une page de magazine sur laquelle ~:-re un homme, le visage cache par un mouchoir, iss s avec deux filies, dont I'une se couvre a moitie le • sage comme pour essuyer ses larmes. Tout pres, un .e--e militaire francais est accroupi avec sa - raillette posee sur le mur. L'image est accompagnee :texte intitule:« La Valise ou le cercueil»: 90 % des votants, uniquement des Francais de metropole, enterinent par referendum, le 8 avril 1962, les accords d'Evian, 99 % des votants, uni- quement des Algeriens, s'expriment, le 1" juillet 1962, toujours par referendum, en faveur de I'inde- pendance. Les Francais d'Algerie, jamais consultes sur leur sort, doivent alors quitter un pays qui n'est plus le leur pour une mere patrie dont ils ignorent tout. Dans les valises, le necessaire (des vetements, quelques biens) et I'indispensable (ce qu'ils ont pu emporter de souvenirs de leur passe). Mais ils pen- sent surtout a sauver I'essentiel, leur vie22. Quel etait ce « necessaire », ou cet « indispen- sable », qui representerait les souvenirs d'un pays pour lequel ils n'avaient pas encore eu le temps de faire le deuil? Au depart d'Algerie, la valise signifiait tout pour les Pieds-Noirs. De tout ce qu'ils avaient acquis par leur labeur la-bas, ils n'avaient droit qu'a une valise symbolique de leur passe. En meme temps, elle 9. Mouvement National Algerien. 10. Message a I'auteur, 16 decembre 2007. Cet homme insiste sur le fait que I'histoire de la guerre d'Algerie est couverte aujourd'hui par la «disinformation» et que c'est ce que decouvrent les Pieds-Noirs lors de leurs voyages recents en Algerie. 11. «Les faits doivent etre retablis a propos du slogan "la valise ou le cercueil" diffuse a Constantine, en Algerie, en 1946», La Croix. 5 juin 2002. http://www.algerianie.com/ opi- nions.htm#valise. Faivre a un nouvel article a ce sujet dans la Revue Algerianiste de decembre 2007, n° 120. 12. La Seybouse, n° 67 (novembre 2007). http ://www. seybouse. info/ seybouse/infos_diverses/mise_aJour/maj67. html. M. Bartolini a ecrit cette explication en reponse a une demande de la part de I'auteur. 13. Ibid. 14. Message a I'auteur, 8 decembre 2007. 15. Message a I'auteur, 10 decembre 2007. Messali Hadj a fonde et dirige I'Etoile Nord- Africaine (ENA), le PPA, le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertes Democratiques) et le Mouvement National Algerien (MNA). 16. Bruxelles: Chabassol, 1946. 17. «Syndicalisme et nationalisme: La fonda- tion de I'Union Generale des Travailleurs Algeriens, ou du syndicalisme CGT au syndi- calisme algerien (1954-1956-1958).» Le Mouvement social, n°66 (janvier 1969), p. 17-18. 18. Charles-Robert Ageron. «Les accords d'E- vian (1962)», Vingtieme Siecle. Revue d'his- toire, n° 35 (juillet 1992), p. 14. 19. Op. cit, Perez, disc 1, 1 h 00 m 11 s 20. Message a I'auteur, 10 decembre 2007. 21. Op. cit. Perez, disc 2, 33 m 02 s. 22. Ibid. 34 m 06 s. ? ■< 3 » ■ ■ la valise fly la cercueii » representait ce que les Pieds-Noirs avaient du abandonner et surtout ce qu'ils avaient perdu23. Elle etait un reposoir de leurs sou- venirs. Dans ce qui est peut-etre la partie la plus emouvante des Pieds-Noirs, les temoi- gnages illustrent ce melange de souvenirs et d'artefacts emportes dans les valises. Une femme raconte: «Donc, je me rappelle bien d'avoir regarde la maison pour m'en impre- gner comme si je voulais la garder avec moi, la prendre avec moi24.» Certains savaient que le depart serait definitif, et d'autres non. Dans certaines families, les enfants avaient le droit d'emporter ce qu'ils vou- laient dans leur valise. Un homme raconte que son frere avait mis son train electrique dans la sienne. D'autres families n'ont pas eu cette chance. Un homme demande:«Ah. Qu'est-ce qu'on met dans une valise, eh? [...] On met des vetements... chauds, parce qu'en France il fait froid25...» Une femme repond: «Eh ben, pas grand chose», et ajoute: «Alors, j'ai refait, je ne sais pas com- bien de fois ma valise. En fait, je suis partie avec une valise26.» D'autres repondent:« Pas grand chose. Qu'est-ce qu'on met dans une valise?»; et:«Rien... rien.» Un homme pers- picace explique:«On n'est parti qu'avec une valise chacun, quoi. Et voila, 150 tonnes d'Algerie dans ces valises27.» Ces 150 tonnes d'Algerie, parfois detruites par les dockers en France qui, selon les temoignages des exiles, trempaient les containers dans la mer avant de les poser sur terre, ont suffi pour recreer le pays presque tout entier avec les souvenirs partages par la communaute. Dans son article, «La guerre d'Algerie: la fin des secrets et le secret d'une guerre doublement nationale», Rene Gallis- sot raconte ('integration difficile en France: Le depart des Europeens n'etait peut-etre pas fatal, d'autant qu'il ne fut pas pense sauf dans la hantise de la valise, ni done prevu. mais toute fusion etait ir'aossible, toute integration Hnpraticabh; sauf solu- tion militant* ou volontaac Ocwcnus outrage-se-t-: --s-ca 5. i-E E-—oi-;-5 d'Algerie recevaient amme tLitimx eventuei e e « 'etc-,' > a :. allait cesser d'etre mythiqur" De «retour» f z-i~zt a : _:5t des Pieds-Noirs, n'y ayan: a~a s .tr. ete confrontes a des cora: :rs tr't-e^ent difficiles et aussi aux prejuges :?s =rancais de souche contre les «colorsi Zi^s un entretien avec France 3, le realisateur des Pieds-Noirs, Gilles Perez, dit a^e je film «demontre que les Pieds-Noirs etaient a 97% (selon I'historienne Germaine Tillon) une population de petites gens, pc^r la plu- part immigres economiques ou politiques du pourtour mediterraneen ou deport.es et «racoles» par la France afin de peupler cette nouvelle terre29». La plupart d'entre eux n'avaient ni les moyens ni les contacts necessaires pour s'installer correctement en France. Selon I'historien Jean-Jacques Jordi, qui apparaTt dans le film, 95 % des Pieds- Noirs sont arrives dans des conditions d'ac- cueil epouvantables30. L'integration difficile a aggrave les bles- sures deja profondes causees par le depart. Pour certains, le choc psychologique etait insoutenable, et pour ceux qui ont survecu, il a souvent fallu avoir recours a des aides psy- chologiques. Une femme interviewee dans Les Pieds-Noirs declare entre ses larmes: «J'ai ramene les cles de la maison. Je les ai. [...] Et voila. Tout ce qui me reste31». Pour- quoi apporter les cles d'une maison dont les portes seront enfoncees et qu'on ne verra peut-etre jamais plus? Cet objet, comme tant d'autres, devient une partie de la valise mentale qu'on peut manipuler et controler tandis que le pays symbolise par ces objets reste desormais hors d'atteinte des Pieds- ■ diaspora: 12 amy I. h u b h e 11 ■ ■His. Ces objets symboliques (ces «150 tonnes d'Algerie») :- r—e^t :es re ques sacrees d'un passe sans equivoque et servent d'attaches pour creer un lien apres la rupture vio- lente et traumatique de la guerre et I'exode. Par definition, une relique est un objet soigneusement creserve, ce qui reste d'une personne ou d'une epoque signi- ficative du passe. Les reliquaires ou les recipients de la -e'que, souvent crees pour etre transported, servent a expo- it- es objets sacres en public ou a les porter dans les pro- cessions lors des fetes saintes. Pour les Pieds-Noirs, la •r :la plus connue, au sens religieux, est Notre-Dame de Sa-:a Cruz. Cette statue de la Vierge a appartenu a la basi- de Notre-Dame de Santa Cruz a Oran, ou au cours de z- :eriode coloniale se deroulait un pelerinage le jeudi de :i:tnsion. Apres I'exode des Pieds-Noirs, la statue a ete • -acatriee » en France, aux portes de Nimes. Aujourd'hui la :~ssse du sanctuaire est remplie de reliques cheres a la ::~~iunaute, transporters avec soin (et parfois face au ;t- d'Algerie en France pendant les dernieres quarante- : -: annees. Chaque annee le jour de I'Ascension, des mil- ers de Pieds-Noirs s'assemblent au sanctuaire pour un zt t' nage autant religieux que culture!" Bien que certains objets precieux soient des reliques au .-a sens du mot, pour les Pieds-Noirs, dans les families et les ;:"-munautes, les objets banals comme les photos de classe i~-t devenus tout aussi sacres. Lors des rassemblements annuels, ces photos sont presentees au public afin que les canticipants (les anciens eleves) puissent identifier le nom des camarades qui manquent. Ces affiches remplies d'images sont aujourd'hui aussi transferees sur des sites Web33. Les D eds-Noirs font la collection d'autres souvenirs qu'ils appor- tent egalement aux rassemblements, comme des cartes pos- tales, des livres, des souvenirs d'equipes sportives. Et si les objets d'Algerie sont devenus reliques, alors la valise sert de reliquaire parfait. Ces malles remplies de memoire servent a transporter et a accompagner le voya- geur entre deux destinations. Depuis 2006, les voyages de retour en Algerie deviennent plus nombreux. Aux rassem- blements de 2007, ou I'on commemorait les 45 ans de I'exode, il y avait un melange d'anciens et de nouveaux sou- venirs du pays. Pendant son 18e rassemblement, I'Amicale des Saldeens a projete un film collectif sur un voyage a SaTda. Environ 80 personnes, des Pieds-Noirs, leurs enfants et amis ont visite leur ville natale, nombre d'entre eux 23. Un pied-noir ecrit,« De temps en temps, mes parents se demandaient oil se trouvait telle ou telle affaire: et I'un ou I'autre repondait "on a du la laisser en Algerie"». (H.P. message a I'auteur, 12 octobre 2007.) 24. Op. cit Perez, disc 2, 34m 29s. 25. Ibid. 37 m 55s. 26. Ibid. 38m 19s. 27. Ibid. 38 m 51 s. 28. Le Mouvement social, no. 138 (janvier 1987), p. 105-106. 29. "Entretien avec Gilles Perez, le realisateur," http://aquitaine. france3.fr/emissions/35084441- fr.php. Perez dit qu'«on a souvent stigmatise cette communaute, a travers des slogans, en la jugeant collectivement responsable et cou- pable». 30. Jordi detaille ces conditions dans deux livres, 1962: L'arrivee des Pieds-Noirs (Paris: Autrement, 2002) et De I'exode a /'ex/7: Rapa- tries et pieds-noirs en France: I'exemple marseillais, 1954-1992 (Paris: L'Harmattan, 2000). 31. Op. cit. Perez, disc 2, 38m40s. 32. Grace aux bourses du Northeast Modern Language Association et de Kansas State Universite, I'auteur a participe a ce pelerinage en mai 2007 avec I'Association Nationale des Francais d'Afrique du Nord d'Outre-Mer et leurs Amis. Michele Baussant analyse le pelerinage dans Les Pieds-Noirs: Memoires d'exils (Paris: Stock, 2002). La basilique a Oran est de nouveau un lieu de pele- rinage pour ceux qui font des voyages de retour en Algerie. 33. Les anciens du Lycee Bugeaud a Alger peuvent se retrouver a http://lycee-bugeaud.fr/index.htm ou dans Alger: Classes etecoliers par Bernard Venis (Paris: Alan Sutton, 2007). 285B ■ ■ la valise ou le cercueil » armes d'appareils photo ou de cameras. A leur retour en France, Bernard et Amicie Allene ont trie toutes ces images pour creer le film, Sa'fda... on revient! sur les pas de notre enfance. Environ 500 spectateurs dans la salle ont ainsi pu faire ce pelerinage par procuration. Ces nouvelles images et nouveaux objets rapport.es d'Algerie ne sont peut-etre pas aussi authentiques que les reliques ori- ginales, mais le voyage de retour sert a recharger la memoire et a renouveler le contact avec tout ce passe perdu qui strie la memoire des Pieds-Noirs. Comme I'ecrit Jeanne Cheula dans Hier est proche d'au- jourd'hui: «Tout naturellement, mes souve- nirs personnels ont aide ma memoire, et j'ai retrouve les moindres faits quotidiens gra- ves en moi avec une force que je ne soup- connais meme pas34.» Les Pieds-Noirs sont profondement marques, meme dans leurs corps, par tout ce qu'ils ont vecu et perdu en Algerie. Les disparus, surtout les victimes des massacres, sont devenus des martyrs aux yeux de la communaute35. Ces morts violentes servent a rappeler aux rescapes des attentats I'importance de leur salut. Nicole Guiraud, plasticienne et rescapee qui a perdu son bras dans I'attentat du Milk Bar a Alger en 1956, represents son expe- rience dans son art. Pour cette artiste, qui est le sujet d'un court-metrage, Der Koffer. La Valise a la mer"5, le role de la valise est central. Selon Heike Kuhn dans une revue du film: « "C'etait la valise ou le cercueil". [...] Elle forme aujourd'hui le coeur d'une installation en trois dimensions, qui permet d'avoir un apercu de cette histoire doulou- reuse, d'une maniere imparfaite, approxi- mative et pleine de lacunes, comme Test forcement toute approche d'une douleur etrangere37 ». Cette douleur, peut-etre sou- tenue par la presence de la valise mentale, est commune au peuple pied-noir, meme si I'expetience de la blessure est diffe>ente pour chacun, comme Hndique le trtre des Pieds-Noirs: Histoires d'uneMessure. Gene- vieve de Ternant le dit bier :;-> r - ■ _a plupart des Pieds-Noirs cfabonJ sc^_ :t; ecorches v fs. '.:-s e sc—es ::_s " > • Finaleme-t :a-5 a .a a :ea.::.: ont amene la peur du cercueil». ecrit H.P., un jeune pied-noir38. Cette phrase explique bien pourquc es - e: par- fois le slogan en « La valise r: t :f-:^eil ». Anne Loesch, une des premieres roman- cieres pieds-noirs a parler :-ame du depart, a choisi cette version du slogan comme titre de son roman en 1963, La valise et le cercueilm. Dans cette oe^vre pre- coce qui explore la possibilite d'une Algerie independante incluant le peuple pied-noir, I'auteur remarque I'impossibilite de separer la valise du cercueil. En fait, comme les reli- quaires qui ressemblent aux cercueils, la valise devient le cercueil, le coffre des objets morts. Loesch ecrit: « Que deviendront les notres?... - Nos parents, avec leurs deux valises et leurs soixante ans pesants de labeur et de peine, pourront-ils recommen- cer a zero? Auront-ils la force de le desi- rer4' ? ». Dire la valise et le cercueil, c'est insister sur le manque de choix et I'obliga- tion d'accepter les deux ensemble. Les Pieds-Noirs qui sont partis ont choisi une autre mort, celle-ci par amputation. Le film Les Pieds-Noirs se clot sur les temoignages d'une integration parfois impossible: cer- tains ont creve de faim ou fait des depres- sions nerveuses. H.P. ecrit ceci:«Je connais certains Pieds-Noirs qui ont toujours une valise prete (au cas oil il faudrait fuir)42... » Tandis que certains n'ont jamais lache la valise, aujourd'hui le slogan « La valise ou le cercueil» change encore de sens. Les Pieds- Noirs qui vieillissent aussi bien que ceux qui etaient trap jeunes pour se souvenir cher- chent I'occasion de rentrer dans leur pays ■ II1SMMS 12 amy I. HlktllB ::"~Drendre ou raviver leurs memoires, et rac- :: - - : :er ejrs valises mentales. Entre I'automne 2006 et "i-tomne 2007, plusieurs groupes ont fait ce voyage docu- "-ente par des reportages professionnels, des photos et des films maintenant disponibles partout sur Internet et parfois en vente dans les associations de Pieds-Noirs. Amicie Allene qui a fait le voyage a Sal'da ecrit:« Pour moi, cette phrase r a pas change de sens. Tout simplement, el le n'a plus lieu : tin maintenant, mais el le a une resonance profonde qui 't ceut s'oublier43». Mais les attentats a Alger dans les der- - t-s mois de 2007 detournent encore le regard des Pieds- \: 's. Est-ce que retourner merite de risquer sa vie? Pour la s^-.ie de I'identite pied-noir, les allers-retours dans le -r~:s et meme les voyages physiques ou litteraires sont tsse'tiels. C'est la valise qui sera toujours leur compagnon, ::~Tie elle ne sera jamais entierement videe de son ::~:enu algerien jusqu'a leur mort". ■ Amy L HUBBELL Dr. Amy L. Hubbell, docteur de I'llniversite du Michi- gan, est Assistant Professor a Kansas State University ou elle enseigne la litterature francaise et francophone du xx' siecle et ou elle est membre des groupes d'etudes canadiennes et africaines. Elle a publie des articles sur la litterature et le cinema des Pieds-Noirs dans des revues telles que Dalhousie French Studies, CELAAN Review (Centre d'Etudesdes literatures et des Arts d'Afrique du Nord) et Life Writing. D'autres sont a paraitre dans le recueil Gender and Displacement: Home in Francophone Women's Autobiography (Cam- bridge Scholars Press) ou dans la revue Women in French Studies. 34. Paris: Atlanthrope, 1979. 97. 35. Dans la tradition chretienne, les reliques des martyrs sont plus vene- rees que celles d'autres saints. 36. Realise par Dieter Reifarth et Bert Schmidt (1991 : Allemagne). 37. Traduite par Nicole Guiraud, http://www.cerclealaerianiste- lyon. ora/videos.html. 38. Op. cit. Perez, disc2, 1 h05m36s. 39. Op. cit. H.P. 40. Paris: Plon, 1963. 41. Ibid. 258. 42. Op. cit. 43. Message a I'auteur, le 27 octobre 2007. 44. L'auteur remercie Angelique Courbou poursa lecture attentive et ses suggestions indispensables, ainsi que I'Amicale de SaTda, Amicie Allene, Jean-Pierre Bartolini, Loulou Bayle, Nicole Guiraud, Jean Monne- ret, Marie-Claude San Juan, Alphonse Sanmiguel, Genevieve de Ternant, et ceux qui veulent rester anonymes, pour avoir partage leurs reflexions et connaissances de ce theme. 2 0 I ■
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